« Sur la table » de l’artiste Kova met en scène un banquet au moment exact où il bascule. La nappe claire, les verres de vin blanc, la part de gâteau déjà entamée, les petites coupes garnies, le cendrier, la bouteille dégoulinante de cire composent un paysage domestique qui rappelle l’histoire longue de la table peinte, des « ontbijtjes » hollandais aux natures mortes de Cézanne. Mais ici, le dispositif classique se fissure : au-dessus de cette surface ordonnée, un personnage féminin, en sandales à talons, danse littéralement sur la table. Dans le contexte de l’exposition « Excessivement savoureux », qui détourne le vocabulaire gastronomique vers les registres du désir, de l’excès et du malaise, la table cesse d’être un simple support pour devenir un plateau, un espace de jeu où les conventions se montrent au moment même où elles sont transgressées.
Sur le plan pictural, Kova travaille dans un entre-deux résolu entre figuration et dissolution de la forme. La ligne noire, vibrante, presque griffonnée, rappelle le dessin inquiet de Giacometti ou certaines figures de Munch, où le trait ne clôt pas le réel mais le cherche et le rature. Les glacis pâles, la palette de gris bleutés, de verts sourds et d’ocres évoquent autant la sobriété lumineuse d’un Chardin que les intérieurs délavés de Vuillard, tandis que la matière empâtée de la cire ou des verres convoque, à distance, l’attention quasi tactile de Morandi aux objets ordinaires. Le verre de vin, avec ses reflets jaunes et la fragilité de sa transparence, semble faire un clin d’œil aux expériences cubistes autour des bouteilles et verres sur la table, quand Picasso ou Braque utilisaient la table comme laboratoire de perception, mais ici cette filiation reste délibérément instable. Les repentirs visibles, les contours baveux, les zones de toile laissées à nu ancrent la pièce dans une sensibilité picturale contemporaine où le processus, ce qui est en train de se faire ou de se défaire, prime sur la clôture de l’image.
Historiquement, la peinture de table a servi à la fois de célébration et de memento mori : surabondance de nourriture et de vaisselle chez les Hollandais, vanités avec coupes renversées et chandelles consumées, modernité du « déjeuner » chez Manet ou Bonnard, puis fragments de tables cubistes chez Picasso. Kova absorbe cet héritage pour mieux le retourner. La bouteille n’est plus un signe d’abondance mais une figure de disparition ; le verre de vin n’est pas le symbole stable du plaisir bourgeois, mais un volume fragile pris dans un réseau de lignes hésitantes. La table, lieu supposé de stabilité, devient le point le plus vulnérable de la scène : ce n’est plus seulement le support des objets, mais le socle même de la fiction sociale qui menace de céder.
C’est le corps féminin qui, littéralement, fait craquer ce socle. Dans les codes implicites de la bienséance, de Norbert Elias aux manuels contemporains du savoir-vivre, la table est l’espace de l’apprentissage des règles : on ne mange pas avec les mains, on ne met pas les pieds sur la table, on respecte la séparation nette entre ce qui se mange, ce qui sert et ceux qui s’asseyent. Faire monter une femme en talons sur la table, au milieu des verres et des assiettes, c’est franchir cette frontière symbolique. On pense autant aux banquets détraqués de Buñuel qu’aux performances féministes qui investissent la cuisine et la salle à manger comme lieux de pouvoir, de Martha Rosler à certaines pratiques relationnelles plus récentes. Le féminin ne se contente plus d’être convive ou décor, il devient sujet actif, agent de désordre, silhouette qui surplombe et reconfigure le dispositif de la table.
Cette transgression reste cependant volontairement ambivalente, ce qui préserve l’œuvre de tout didactisme. D’un côté, la danse sur la table peut se lire comme un geste d’émancipation, un refus des postures assignées, un moment de jubilation où le corps cesse d’être simplement « bien tenu ». De l’autre, la scène demeure enchâssée dans les signes d’un loisir codé : verre à pied, dessert raffiné, bol d’appoint, ambiance de fin de soirée. La fête est permise, mais à l’intérieur d’un décor familier, presque photogénique, qui rappelle combien la société contemporaine sait intégrer l’excès à la culture du spectacle et du lifestyle gourmand. La danse n’est pas une émeute, mais un léger déplacement des normes, assez visible pour troubler, pas assez pour tout renverser.
La pièce résonne enfin avec certaines pensées contemporaines de la performativité. Les identités qui se jouent ici, la femme festive, la consommatrice, l’objet du regard, se fabriquent à travers des gestes répétés, des scénarios, des manières de se tenir. Mais cette répétition, comme l’a montré Judith Butler, ouvre aussi la possibilité du décalage, du « pas de côté » : un même lieu, la table, peut devenir d’un coup autre chose, un podium, un espace chorégraphique. Kova saisit précisément ce moment de glissement. Rien, dans la toile, n’est entièrement posé : les contours tremblent, les objets semblent flotter, la danseuse est suspendue dans un temps sans avant ni après. La peinture ne raconte pas une histoire close ; elle propose un instant critique où le quotidien, boire un verre, finir un dessert, bavarder autour d’une table, se révèle comme un théâtre complexe de normes, de désirs, de micro-révoltes.
En ce sens, « Sur la table » prolonge la tradition de la table comme laboratoire de comportements, des banquets antiques aux performances culinaires contemporaines, mais la propulse sur un terrain plus introspectif. La scène n’est pas seulement « excessivement savoureuse » : elle est surtout excessivement signifiante. Elle met à nu la ligne de crête sur laquelle nous évoluons en permanence, entre plaisir discipliné et liberté jubilaire, entre confort des règles et tentation de les piétiner, littéralement, en montant là où, normalement, on ne monte pas.
Sigmund Von Sharpp
Rennes, décembre 2025
L’œuvre de Kova est disponible dans la section Oeuvres.